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Fragments de vie L'âme et sa lumière

Saint-Jacques de Compostelle, 35 jours de marche sur le camino

Le champ d’étoiles

Dans mon année maussade qu’a été 2019, partir marcher trente-cinq jours sur le chemin de Saint-Jacques de Compostelle a été un véritable bonheur. Mon intention de départ était liée à une étincelle d’intuition : celle de « Marcher dans la joie ». Marcher seul avec moi-même, puisque je ne pensais pas du tout que le chemin était aussi fréquenté.

Est-ce que je me considère dans l’abondance ou non ?
À vrai dire, je me suis posé la question si je faisais le chemin en tente ou en gîte, pendant un petit moment. Pour une question financière, et pour une question de poids à porter. Il y a une perception en jeu : celle de considérer si je suis dans l’abondance ou non ? Finalement, même sans véritable vision sur mon avenir, j’ai considéré que j’étais dans l’abondance. Et que je m’abandonnais dans la main de Dieu, j’ai pris l’option gîte, et parfois camping avec des tentes prémontés. L’avantage, c’est aussi la facilité pour rencontrer d’autres personnes tous ensemble.

Un pèlerin prie avec ses pieds

Je commence le pèlerinage au petit matin du trois septembre depuis la cathédrale du Puy-en-Velay. Il y a une messe matinale, on est nombreux, j’apprendrai qu’on était cent-cinquante, il y a beaucoup de retraités, normal pour un départ en septembre. On doit être trois jeunes à tout casser, mais l’effectif grossira sur le chemin. Le prêtre nous offre une petite médaille du Puy-en-Velay. On reçoit une bénédiction pour que notre chemin se déroule bien, c’est toujours agréable de recevoir des bénédictions.

Puis, les grandes portes de la cathédrale, situées en contre-bas d’un grand escalier, s’ouvrent ! Et la vue est impressionnante, on peut déjà voir le chemin serpenter dans la ville depuis l’intérieur même de la cathédrale. L’image de ces grandes portes qui s’ouvrent sur un chemin est tout un symbole.

Puis, une espagnole m’apprend que la tradition est de souhaiter « Buen Camino » à chaque pèlerin croisé, alors je le proclamerai plein d’enthousiasme pendant tout le chemin.

Affaires oubliées

Au deuxième jour, après quatre heures de marche, je me rends compte que j’ai oublié les affaires que j’ai lavé la veille, sur l’étendoir… Je n’ai vraiment pas envie de faire demi-tour, sachant que je n’ai fait que descendre… Et retourner en arrière n’est pas dans le sens de Saint-Jacques de Compostelle.

Alors, je m’arrête à un café où j’appelle l’aubergiste de Saint-Privat, il me confirme l’existence d’un service pour déplacer les bagages d’une étape à une autre : la Malle Postale, mais il faut pour ça que je réserve le gite de mon étape suivante. Je me dis qu’en gardant confiance, et en parlant joyeusement à mes interlocuteurs, tout devrait se régler. La Malle Postale, ne fait normalement pas ce service de récupérer les affaires oubliées, mais avec le sourire et en payant un petit quelque chose, je règle l’affaire facilement. Et je mettrai un bon commentaire à l’aubergiste sur TripAdvisor. Un échange de bon procédé, de donnant-donnant.

Le lendemain matin, à Sauge, je dois récupérer mon linge le soir-même au prochain gite près du Sauvage, mais je prends mon temps pour partir, car je n’ai que quinze kilomètres à parcourir. Je discute avec un petit jeune, puis je me motive pour fumer ma dernière cigarette, et je tombe pile poil au moment où la camionnette de la Malle Postale arrive. Parfait hasard, je demande au chauffeur s’il a mes affaires. Il les a dans sa camionnette, alors même qu’il avait noté une mauvaise adresse de gite pour les déposer… Je ressens vraiment cet équilibre entre prendre des initiatives dans la confiance et la joie, et ce lâcher-prise de me laisser guider par mon cœur, les nœuds se dénouent ainsi tout seul.

Marcher dans la joie

Ma volonté de rester positif, et d’être heureux, m’attire naturellement les gens du même acabit. Je ressens vraiment cette histoire de fréquence. En restant, même dans la solitude, sur la fréquence de la joie, j’attire à moi, les personnes sur la même fréquence, joyeuse. Tandis que je repousse ou ne prête pas attention inconsciemment aux personnes négatives, sur la fréquence opposée. Il arrive pourtant certaines choses négatives, comme certaines personnes qui peuvent être hostiles ou des arnaques. Mais être focus sur la joie, me fait filtrer tout le côté négatif du chemin, et de ce fait mon moral n’en est point impacté, et reste au beau fixe.

Souvent, à peine arrivé au village-étape, que j’en profite pour me poser dans la fraîcheur d’une église, et dans la fatigue, prier avec le cœur. Cette dimension spirituelle équilibre la partie « randonnée », c’est elle qui lui donne sens. Puis ensuite, généralement, on passe à la partie bien terrestre, la terrasse de bar, où la joie du réconfort après l’effort se fait entendre.

Le chemin est humain

Aussi, les rencontres sont permanentes sur le chemin, pleine de surprise. L’authenticité et la générosité règnent. Les actes de générosités sont si fréquents qu’on a l’impression d’avoir affaire à la réelle humanité. Un soir, un mec nommé Pierre, que je connaissais à peine, frappe à la fenêtre du gite où on se faisait à manger à trois. J’ouvre, et il nous tend trois bières pour qu’on profite de la soirée, avant de repartir en boîtant se coucher. Les actes de solidarités et de partages sont quotidien, ce qui révèle la vrai nature de l’homme.

« Faites place au prophète, dormant dans vos cœurs ! »

On observe aussi de drôle de scène, comme cette fois, où on s’arrête manger dans un petit bistro, perdu au milieu de nulle part. Tenue par Régine, la pauvre est sous assistance respiratoire, se déplace difficilement, est toute frêle. Mais alors que je lui ramène ses tasses de café, je la vois s’allumer une clope. Il y a vraiment des phénomènes.

Marcher dans la souffrance

Au sixième jour de marche, à Saint Chély d’Aubrac,je me pose des questions sur mon état physique. J’ai de plus en plus mal, au genou et au ligament de la cheville avant, cela rend la marche beaucoup plus difficile et le temps plus long. L’expérience de joie se transmute en expérience de « serrer les dents ». L’expérience est complètement différente quand on a mal, on oublie les beaux paysages, les belles rencontres, on a du mal à rayonner dans la fatigue et la douleur. Alors il faut rester confiant, calme et patient, sur de longues heures.

J’ai si mal dans la descente, que je me demande si je ne vais pas faire une journée de pause ou faire une étape en bus. Mais à ce moment-là, j’ai la musique de Sia « Don’t give up » qui résonne en boucle dans ma tête. Je sais que c’est un encouragement de la part du Ciel. Alors dans le silence, me vient l’idée de m’acheter une genouillère ce qui me permettra d’aller au bout, et de continuer à marcher tous les jours.

Vivre sa spiritualité

Alors que je médite dans la belle chapelle d’Estaing, il y a une femme qui se met à chanter Alléluia, d’une voix incroyablement puissante et douce à la fois. J’en ai des frissons, c’est ce genre de petit moment où la grâce divine rencontre le cœur, dans la spontanéité de l’instant, là où il n’y a plus de calcul et de pensées, seulement du ressenti.

« Le plus long chemin n’est pas du Puy-en-Velay jusqu’à Santiago mais de la tête au cœur. »

Alors que je réserve pour un gite, je dis que je m’appelle Théo au téléphone, et le mec proclame dans son établissement, il y a Dieu qui arrive, et que ce n’est pas facile à porter ce prénom dans une société qui veut tuer Dieu. Ce n’est pas faux, vivre sa spiritualité dans une société qui a perdu sa connexion, et qui confond en permanence religion et spiritualité, ce n’est pas toujours évident.

Rocamadour – « l’espérance ferme comme le roc »

Sur le chemin de Rocamadour, on fait une pause à l’ombre. Bernard, un local, a mis à disposition sirops et légumes de son jardin pour les pèlerins. Pour nous dépanner, il nous donnera des superbes tomates, et des concombres, qui nous feront le repas du soir. Son geste nous permettra de manger le soir, parce que nous n’avions quasiment rien en stock, du fait que dimanche tout est fermé. Mais en marchant tous les jours, on oublie facilement le calendrier, on sait juste que l’objectif du jour, c’est de marcher.

Rocamadour est foudroyant de beauté ! La nuit à la lueur de presque pleine lune, des étoiles par millions, allongé dans le jardin du gîte, enveloppé, je prie pour me libérer de ma tristesse vis à vis du passé. Je sens une odeur de sainteté, je remercie Sainte Marie, dans ma sincérité, des larmes glissent sur mes joues.

La solidarité du partage des solitudes

Depuis le début, joyeux dans la solitude, je me retrouve toujours en bonne compagnie. L’impression d’être dans une grande famille. Parfois, je marche seul mais souvent en groupe. Au fil du chemin, les groupes se créent, les groupes se dissolvent. Alors, il faut accepter cette impermanence accélérée. Et être prêt à retrouver la solitude après des jours à plusieurs. Il faut alors garder la confiance, et laisser la porte ouverte aux opportunités.

Ce jour-là, après avoir vue la belle Abbaye de Conques, je passais par Decazeville, rien que le nom de la ville respire l’industriel. Rien de très glamour comparé aux villages précédents, et pourtant, c’est là où j’aurai reçu le plus bel accueil. Dans la cathédrale où Pierrette, dans son temps libre, accueille les pèlerins avec un grand sourire, en proposant café, gâteau, et de tailler le bout de gras. Son acolyte avec qui je partage le prénom, vient exprès nous jouer de l’orgue pour accueillir les pèlerins, belle intention. C’est la leçon du jour, parfois, une grande présence d’amour, se trouve au milieu des allures hostiles.

Soigner la blessure du rejet

Ce que je n’avais pas vu venir, c’est que le chemin m’a permis de soigner, petit à petit, ma blessure du rejet. En lâchant-prise avec les autres, en étant moi-même, authentique, dans les bons moments comme dans les mauvais, dans la joie comme dans la fatigue. Le fait de rejoindre un groupe déjà constitué, me met toujours la pression, la peur d’être rejeté me fait souvent d’ordinaire fuir un groupe pour me retrouver de nouveau seul.

Cette fois-ci, je me suis donné du temps pour m’accorder à un groupe déjà formé. Je reste moi-même. Je me sens souvent en décalage avec le groupe, il y a des moments où je n’ai plus l’énergie pour donner de la joie et où mon sérieux reprend le dessus, je l’ai accepté. Et en marchant tout seul, j’ai souvent la pression que le groupe va me rejeter, mais c’est moi qui me mets tout seul la pression… J’apprends à m’aimer sans condition. Le meilleur moyen de guérir est de laisser le moins de place possible intérieurement à la blessure, et donc de se centrer dans le cœur. Cela évite de penser inutilement.

L’ivresse est le chemin

Ainsi, Saint-Jacques de Compostelle est à la fois une épreuve physique d’endurance, une communion spirituelle, une plongée dans la beauté de la nature, une retrouvaille quotidienne avec les valeurs du partage, du respect, et une fête itinérante. Nombreuses sont les retrouvailles entre marcheurs où l’on rit, où l’on chante, où l’on mange, heureux de se rassasier, où l’on boit ce bon vieux vin rouge, populaire chez les Chrétiens. Bref, tout l’essentiel est contenu dans chaque jour de ce pèlerinage. L’effort et le réconfort.

La nature est notre nature

La voie du puy est généreuse en beaux paysages. Des plaines rousses de l’Aubrac et ses vaches fourmillantes, à la vallée du lot, riche de son patrimoine architecturale – Saint-Côme d’Olt, Espalion, Estaing – et son sinuant fleuve irrigue l’âme. S’en suit le plateau rocailleux aux allures méditerranéenne des causses de Quercy, vivifiant pour l’esprit. Une petite vue sur la Garonne, après Moissac, puis, des champs, et des champs, de toutes les couleurs, du rouge, du vert, du brun, du jaune, dans le Tarn, le Gers, et les Landes, nourrissent la rétine. Puis les Pyrénées viennent à notre rencontre, leurs verdures pétillantes, et leurs dénivelés, sculptent les mollets. Enfin dernier arrêt pour ma part, Saint-Jean-Pied-de-Port.

La destination est le chemin

Ainsi, le chemin est une bonne métaphore de tout projet. On a une destination en tête, et chaque jour, on se lève, et on fait des efforts pour aller vers Santiago, situé à des milliers de kilomètres de là. Chaque jour, on s’y rapproche doucement, mais sûrement, de manière inéluctable. Voyager lentement, au rythme de la marche est un véritable plaisir, on s’imprègne beaucoup plus de chaque lieu. Au jour le jour, on voit un peu mieux les Pyrénées se dessiner, jusqu’à, un matin, se retrouver dessus. Le piège est de ne se concentrer uniquement sur la destination, uniquement sur l’objectif. Le plus important, ce sont les étapes du chemin, ce sont elles qui contiennent la magie. Nombreux sont ceux qui sont déçus, une fois arrivés, tout simplement, car la dernière étape est comme les autres étapes : unique et similaire.

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